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Jeudi 2 novembre 2006 4 02 /11 /Nov /2006 23:56
Et si la révolte, c’était d’aller voter...
par Marie BARBIER et Mina KACI


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Ils habitent à Clichy et à Montfermeil, ont entre vingt et trente ans, se sont inscrits pour la première fois sur les listes électorales. Rencontre avec Adama, Inko, Guy, Skarj et leurs amis.

Ils n’ont pas attendu longtemps. Quelques jours après les émeutes. Avant que le collectif Devoirs de mémoires n’envoie, à la fin 2005, Jamel Debbouze, Joey Starr ou Jean-Pierre Bacri à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, pour inciter les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales. Eux s’étaient déjà rendus à la mairie. Une première pour Adama, Deehar, Desko, Inko, Guy, ou Skarj, des Clichois et Montfermois de vingt à trente ans, majoritairement sans emploi, noirs et passionnés par le rap. Au point de sortir une première compilation autofinancée intitulée Explicit Politik.

Sur les conseils des « grands frères » ou convaincus par des associations locales, comme Au-delà des mots, ils ont enfin empoché leur carte d’électeur. À trente ans, Skarj n’avait jamais ressenti l’intérêt de voter. Le climat politique et l’évolution de sa situation l’ont fait changer d’avis : « Je suis d’une génération où l’on se sentait en sécurité avec Tonton Mitterrand. Et puis, maintenant je suis père, j’ai une autre vision des choses. » Et, surtout, depuis l’arrivée au pouvoir de la droite, faire barrage à Nicolas Sarkozy est une priorité pour Skarj et ses potes. « Il est toujours en campagne, il doit être né en campagne. Eh bien, nous aussi, on rentre en campagne ! » ironise Boris, vingt-huit ans, responsable logistique. « On est obligé d’être contre lui. Quelqu’un de normal ne votera pas pour lui. Il attise trop la haine, il a fabriqué une fausse image de nos quartiers », peste Adama, facteur, vingt ans. Ils sont une dizaine autour de lui au service municipal de la jeunesse, flambant neuf, de Clichy-sous-Bois. Tous mobilisés contre Sarko , enragés, blessés par la stigmatisation systématique des jeunes des - cités populaires et de l’immigration par le ministre de la République. Alors oui, ils sont « prêts à lui mener la vie dure en appelant les - copains à aller chercher la carte d’électeur ».

À Clichy, la liste électorale est passée de 7 500 inscrits, avant la révolte urbaine, à 8 800 en octobre 2006, selon la mairie. Du jamais-vu dans cette commune où le nombre d’inscrits n’a pas bougé depuis des lustres. Un frémissement semblable se dessine dans d’autres villes, entre autres dans les quartiers les plus concernés par les émeutes. À Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise, on note une hausse sensible de 800 nouveaux électeurs, sur un total de 26 000. À Nanterre (Hauts-de-Seine), l’augmentation représente 25 %. À Bobigny, elle est de 26 %. Cependant, selon l’association Civisme et démocratie, « il y a eu moins de 1 % d’augmentation » sur le plan national, à la fin de l’année dernière. Elle estime à plus de deux millions les Français encore non inscrits. Comme Civisme et démocratie, de nombreuses associations projettent de relancer leur appel à la participation citoyenne.

Cet élan démocratique se prolongera-t-il jusqu’au moment de mettre son bulletin dans l’urne ? Adama, Skarj et leurs potes semblent le vouloir profondément. Mais quel nom glisser dans l’enveloppe ? À six mois du scrutin présidentiel, la question les taraude, à l’exception de Skarj, qui penche en faveur de DSK. « J’aurais quand même aimé un homme qui ait le charisme de Sarko. C’est dommage que ce dernier ait un côté obscur. Il est trop à droite, il rabaisse les pauvres. » La gauche les séduit. Beaucoup - regrettent que Lionel Jospin ait jeté l’éponge. « Jospin, j’aurais kiffé, dit Guy, vingt ans, au chômage. On a dû le payer pour qu’il lâche ainsi. Ce n’était pas le paradis quand il était premier ministre mais, avec les emplois- jeunes, on vivait un peu mieux. » Le discours dominant du bipartisme est ici totalement intégré. À l’exception du FN, seuls le PS et « la droite » existent, à leurs yeux, dans le paysage - politique.

La gauche, qui les intéresse, les fait douter. Adama : « Ils ne s’entendent même pas entre eux, comment peuvent-ils prétendre diriger le pays ? Je n’ai aucune idée pour qui voter, à part que je ne veux pas de Sarko. » Le manque de réponses les plonge dans le désarroi, les pousse à inventer de nouvelles formes d’intervention politique. « On peut créer un mouvement fédérateur des minorités », lance Guy. « On n’a qu’à fonder notre propre parti et ne pas compter sur les autres, qui vont encore nous entuber », propose Inko, vingt-huit ans, sans emploi. « Constituons un matelas d’électeurs, on deviendra une force qui les obligera à nous entendre », soutient Skarj. Le communautarisme pointe son nez... Boris, très influencé par le mouvement d’émancipation des Afro-Américains, propose un candidat représentant « les minorités ». « Pas forcément un Noir ou un Arabe, - répond Adama. Il faut quelqu’un qui parle de nous. »

Et chacun de revenir sur l’incitation à l’inscription sur les listes électorales. « Il y a un réel mouvement dans ce sens. Je ne vois pas un jeune d’ici qui ne me dise pas qu’il va aller chercher sa carte », explique Parfait, vingt-six ans, chauffeur-livreur. La question les motive, ils rêvaient de confectionner un tee-shirt à vendre « Vote ou crève », mais le copyright était déjà - déposé. Tant pis, ce sera une carte électorale et sa devise inchangée : « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique. » Ça convient à Skarj, l’aîné du groupe : « C’est bien, ça, la phrase se suffit à elle-même. »

Le vote, qualifié de « révolte pacifique », devient une alternative aux émeutes. Un événement qu’ils ne regrettent pas. Guy : « Si ça n’avait pas brûlé, personne n’aurait remarqué notre malaise. Depuis, il y a eu une prise de confiance. » Adama : « On a été entendus après les émeutes, maintenant on passe aux choses sérieuses. » Inko : « Ça a servi à quelque chose. La preuve : vous, les journalistes, êtes là à nous écouter. » La parole fuse, pêle-mêle. Ils ont la même rage de parler d’eux, des discriminations, de leurs quartiers « oubliés de tous », critiquent le ralliement de Doc Gynéco à Nicolas Sarkozy, réclament d’être « français sans avoir à se justifier », dénoncent les conditions de vie des expulsés de Cachan « entassés comme des cochons dans un gymnase ». L’heure tourne. Mais ils semblent prêts à refaire le monde et... la révolution. « Il y a eu les sans-culottes, les soixante-huitards. Maintenant, il y a les banlieusards », conclut Boris.

 




Par LE COLLECTIF LA GAUCHE PLURIELLE - Publié dans : Présidentielles 2007
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